La grande muraille verte pour le Sahel: commencer par des solutions locales

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Photo: Camila Toulmin

Ian Scoones (Chercheur principal, programme PASTRES) et Camilla Toulmin (Associée principale, International Institute for Environment and Development, Londres)

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Le 11 janvier 2021, lors du One Planet Summit, le Président français Emmanuel Macron a annoncé un financement à hauteur de 14 milliards de dollars pour la « Grande Muraille Verte » du Sahel. Le projet consiste à stopper « l’avancée » du désert du Sahara qui s’étend sur 8000 km et 100 millions d’hectares, du Sénégal à l’ouest à Djibouti à l’est, en reboisant les sols dans toute la région sahélienne.

Avec l’ambition d’être visible depuis l’espace, une véritable « merveille de la nature », la muraille verte constitue un symbole fort. Le projet se propose, en effet, d’inverser la tendance de dégradation de l’environnement, d’étouffer les insurrections et les conflits et d’endiguer les flux migratoires. Suite à l’annonce du Président français, de nombreux communiqués de presse, médias et célébrités se sont empressés de chanter les louanges d’une initiative censée « changer la donne » du développement sahélien.

Certes, beaucoup d’argent a été mis sur la table, notamment par la France, la Banque mondiale et d’autres partenaires. Mais comment ces fonds seront-ils dépensés ? Peuvent-ils réellement faire la différence ? Ce n’est pas la première fois que la Grande Muraille verte est annoncée. Elle a été lancée à l’origine en 2007, toujours en grande pompe, pourtant son bilan est loin d’être impressionnant.

Si de nombreux sites vantent les succès impressionnants du projet dans toute la région, les statistiques qui les sous-tendent laissent de nombreuses questions sans réponse. De nombreux arbres ont été plantés, certes, mais combien d’entre eux ont survécu ? Quels sont les gains pour les agriculteurs et les éleveurs qui peuplent les zones arides du Sahel ? Une stratégie continentale aussi spectaculaire est-elle la bonne approche ?

Remettre en question les récits simplistes

Les débats sur la désertification au Sahel remontent à loin. Les récits de l’empiètement des déserts, de la déforestation par les agriculteurs et du surpâturage par les éleveurs ne datent pas d’hier. Comme l’a si bien décrit Jeremy Swift en 1934, le scientifique colonial E.P. Stebbing a été le premier à affirmer que le Sahara s’avançait d’année en année. Cette affirmation était fondée sur une analyse erronée, mais à l’époque elle alimentait l’idée apocalyptique de la dégradation de l’environnement, inspirée par l’expérience du « dust bowl » américain. D’énormes efforts furent déployés, notamment par le biais d’une approche « top-down » de la conservation des sols et par des mesures de régulation des populations d’agriculteurs et d’éleveurs.

Ce modèle de « l’expert qui en sait plus que les autres » a persisté, au point que des impératifs encore plus importants sont désormais inscrits à l’ordre du jour. Selon la perception populaire, la migration de masse est provoquée par la surpopulation et la catastrophe climatique, tandis que l’insurrection armée est attribuée à la dégradation de l’environnement et à l’effondrement des moyens de subsistance locaux. L’analyse ne tient pas compte d’autres facteurs tels que les populations locales, leur expertise, leurs intérêts et leur histoire. La réalité est beaucoup plus complexe : les récits malthusiens simplistes sont largement contestés et la pénurie de main-d’œuvre pourrait être plus problématique que la croissance démographique.

Le récit simpliste selon lequel le Sahara s’avance et nécessite une grande muraille verte pour stopper sa propagation a été profondément remis en question. La dégradation des terres arides résulte d’une interaction complexe de processus et ne s’étend pas dans une seule direction. L’imagerie satellite et les données archéologiques de ces régions arides montrent une alternance entre périodes humides et sèches. Les processus de verdissement et d’assèchement des paysages se déroulent par phases au fil du temps. Il s’agit de milieux très variables, où les tentatives de stabilisation et de contrôle sont vaines, et où les moyens de subsistance sont mieux servis par la diversification, la répartition des risques et la mobilité.

Les arbres ont toujours fait partie intégrante des paysages agricoles sahéliens. Bien que beaucoup d’arbres aient été coupés au fur et à mesure de l’expansion de l’agriculture, la plupart des champs conservent des arbres à la fois pour leurs fruits et l’ombre qu’ils procurent. Les arbres offrent au bétail un lieu de repos à l’abri de la chaleur de midi, tandis que les dépôts d’excréments contribuent à reconstituer la fertilité du sol et à améliorer le rendement des cultures. Dans le paysage plus vaste du désert, il y a plus d’arbres qu’on ne le pensait. Une étude récente a recensé environ 1,8 milliard d’arbres dans les régions sahariennes et sahéliennes d’Afrique de l’Ouest. Ces arbres n’avaient pas été identifiés par les études précédentes. Si le reverdissement peut se faire par la régénération naturelle des arbres et des arbustes, la plantation de nouveaux arbres n’est peut-être pas la bonne solution.

Photo: Camila Toulmin

Au-delà du reboisement, régénérer les moyens de subsistance

Comment réaliser les nobles ambitions de la Grande muraille verte, une initiative qui se propose de lutter contre la pauvreté et d’améliorer la durabilité des moyens de subsistance ? Comme le montre clairement la publicité qui entoure l’initiative de la Grande muraille verte, il ne s’agit pas seulement de planter des arbres, bien que cela soit clairement l’élément central du projet. Avec l’implication d’organismes tels que le Fonds international de développement agricole (FIDA), on assiste à un changement d’orientation stratégique vers l’agriculture à petite échelle et le soutien aux initiatives des communautés locales.

Il y a vingt-cinq ans, avec Chris Reij, nous avons coédité Sustaining the Soil. Dans ce livre, nous faisions état de nombreux cas de pratiques locales de gestion des sols et de l’eau dans des exploitations agricoles en zone aride. De nombreux exemples de ces pratiques étaient tirés du Sahel. L’une des pratiques les plus célèbres est la technique culturale traditionnelle appelée « zaï », une technique ancestrale qui fut améliorée et popularisée par l’agriculteur burkinabé Yacouba Sawadogo. La méthode du zaï a longtemps été utilisée dans le Sahel pour préserver les sols en améliorant leur capacité de rétention d’eau. D’ailleurs, ces techniques se sont largement répandues et sont aujourd’hui pratique courante au sein d’ONG et de programmes étatiques de développement.

Comme nous l’avons souligné dans notre livre, ce n’est pas uniquement la technologie qui compte, mais la façon dont elle s’intègre dans un cadre social et écologique complexe. En s’appuyant sur 40 ans de travail dans un village sahélien du centre du Mali, un livre écrit par l’un d’entre nous – Land, Investment and Migration – donne un aperçu de la façon dont les moyens de subsistance et les paysages évoluent de concert au fil du temps. Il révèle la manière dont l’ensemble du système agricole peut être mis en péril par des interventions gouvernementales peu judicieuses menées à grande échelle.

Des alternatives menées par le bas

Au-delà des annonces clinquantes de l’Elysée, ce moment offre-t-il l’occasion de proposer une approche alternative du développement sahélien ?

Malheureusement, de nombreuses forces s’opposent à cette démarche. Nombreux sont ceux qui continuent de promouvoir les récits habituels sur la désertification, malgré les objections régulièrement soulevées par la recherche empirique. Bien souvent, le changement climatique est une explication fourre-tout des défaillances de la gouvernance, tandis qu’au Sahel, les programmes de sécurité et de lutte contre le terrorisme se focalisent obstinément sur le « développement ». L’obsession politique des objectifs à atteindre – tant d’arbres, tel nombre d’hectares, tel montant à débourser – peut créer des distorsions énormes. Lorsque des gouvernements à court d’argent reçoivent des aides financières importantes, cela peut fausser les incitations, voire favoriser la corruption.  

Trop souvent, les décisions sont prises à partir d’une carte, dans un bureau lointain, à propos d’une zone considérée comme « vide » et propice au « reverdissement ». Dans tout le Sahel, les agriculteurs en zones arides et les éleveurs nomades gardent un œil vigilant sur la stratégie des uns et des autres. Des conflits peuvent surgir lorsque les terres sont restreintes, par exemple, par d’énormes blocs d’agriculture irriguée, ainsi que par des investissements de reboisement ou de conservation des sols. Cela entrave la capacité des éleveurs de bétail à déplacer leurs animaux vers les pâturages de la saison sèche – déplacement qu’ils étaient auparavant en mesure de négocier avec les villageois sédentaires en échange de fumier, de lait et d’autres produits d’élevage. Une « muraille verte » risque de devenir un obstacle supplémentaire à l’accès aux moyens de subsistance des populations, et pas seulement une mur symbolique érigé contre l’avancement mythifié du désert.

Une bonne démarche consisterait, au contraire, à se focaliser sur la régénération des paysages et la promotion des moyens de subsistance par une approche sensible et locale du développement durable, dont le coût serait beaucoup moins de 14 milliards de dollars. L’essentiel est de prendre en compte les nombreuses pratiques existantes – de conservation des sols, de rétention de l’eau et de gestion des arbres – qui constituent déjà des « solutions naturelles » issues d’initiatives locales. Oui, ces pratiques ont besoin d’être soutenues. Mais c’est surtout en donnant la parole aux voix locales, en renforçant les droits sur la terre et l’eau, en mettant l’accent sur les pratiques traditionnelles et en garantissant la transparence des approches, que l’on pourra créer une mosaïque durable de zones vertes dans tout le Sahel et visibles depuis l’espace.

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Cet article fait parti d’une serie sur le changement climatique, la biodiversité et le bétail.

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